Exploration industrielle au pays du charbon

Publié le par Cyber@rchiviste

vouters-Horloge-couloir-copie-1.JPGL'exercice est périlleux, parfois dangereux : l'exploration industrielle. On n'est jamais à l'abri d'un plancher pourri qui rompt sous vos pieds ou d'une poutre qui vous assomme. Certaines personnes spécialisées dans ce domaine savent en déjouer les pièges.


Galeries de mines abandonnées, manufactures textiles, usines sidérurgiques, hangars, hauts-fourneaux ... Ce sont les vestiges de la France de la Révolution industrielle, et des deux siècles qui l'ont suivie. Ces bâtiments, quand ils sont encore debout, laissent encore entrevoir l'agitation des ouvriers et entendre le brouhaha des machines.


Certains d'entre vous diront que ce sont des lieux lugubres, glauques, qu'il faut faire disparaître car ils sont sans intérêt, "moches", coûtent cher à la collectivité et n'ont plus aucune utilité.


D'autres diront qu'ils y ont travaillé, qu'ils sont très déçus de l'arrêt de ces usines, et qu'il faut donc les détruire le plus vite possible pour oublier les traces de cette déchéance.


Enfin, les plus passionnés, se battront pour garder ces bâtiments debout. Pour eux, ce sont les témoins d'une belle épopée industrielle, chargés d'une ambiance particulière et dotés d'une architecture originale et belle. Je pense faire partie de cette troisième catégorie de personnes même si, j'émets des réserves sur "le tout conserver", car nous savons, professionnels de la conservation du patrimoine, que les coûts de la conservation de ces bâtiments sont difficiles à justifier auprès des décideurs et des financeurs.


Mais rien de mieux que de rendre compte d'une exploration industrielle pour comprendre cet attachement au patrimoine industriel.

 

Cette exploration décrite ci-dessous a lieu dans les bains-douches d'une ancienne mine de charbon. J'ai servi de guide à des photographes amateurs qui préparent actuellement une exposition sur les grands nauffrages industriels d'une région qui n'a pas besoin d'être citée, vous devinerez de laquelle il s'agit. Nous sommes restés 1h30 dans ce bâtiment.


Exploration industrielle n°1 : la mine - bains-douches - lampisterie - bureaux

Le bâtiment est situé sur l'ancien carreau d'une mine de charbon.  Il n'est plus utilisé depuis 5 ans environ.

Il est construit en briques, en longueur, il n'est pas haut, n'a qu'un étage. Seul le bâtiment de la direction, le domine, avec ses 3 ou 4 étages, collé contre lui, à l'entrée du carreau. 


Il est écrit en rouge, sur toutes les portes : "défense d'entrer, zone dangereuse". Nous demandons au gardien du site si nous pouvons visiter le bâtiment. Celui-ci nous indique discrètement qu'il suffit de pousser n'importe quelle porte et qu'elles sont toutes ouvertes. 

 

Alors nous poussons la porte du bâtiment de la Direction, elle s'ouvre avec un peu de résistance. A l'intérieur, il fait assez clair, nous n'avons pas besoin de lumière pour savoir où nous mettons les pieds.

Je monte quelques marches. En face de moi se trouvent deux ou trois bureaux abandonnés. Le mobilier est encore à l'intérieur, intact. Il y a même des stores aux fenêtres. Les murs sont propres, ils ne sont pas tagués. Pas de traces de vandalisme. Des documents trainent encore sur les meubles, rien d'extraordinaire pour l'archiviste. 


Un long couloir s'ouvre à notre droite. Il est dans l'obscurité mais est éclairé, ponctuellement par les pièces qu'il dessert. Je marche quelques mètres. Une grande pièce s'ouvre à ma droite. Le faux-sol constitué de plaques a été partiellement retiré. On y voit un amas de câbles en partie coupés et dénudés. Aux murs, il y a des emplacements carrés, vides, découpés dans le bois, ils ont du contenir des écrans.


Au milieu de la pièce, un grand meuble décrivant un arc de cercle semble avoir été un module de contrôle. On n'y devine plus que des ouvertures dans le bois qui ont du contenir des appareils électroniques : nous sommes dans la salle du télévigile. Le télévigile, doit veiller à la sécurité des mineurs et à la bonne marche des installations du fond, grâce à des outils de mesure situés au fond de la mine, réliés au jour à la salle du télévigile.


Cette pièce est en quelque sorte le cerveau de la mine. L'endroit où toutes les données sont traitées pour que l'exploitation fonctionne au mieux, en toute sécurité. Mais il ne reste plus rien de cette installation, hormis un tableau au mur, schématisant l'organisation des infrastructures au fond (aérage, pompage, surveillance de l'atmosphère) dans lequel on devine la présence d'ampoules, qui devaient clignoter et rougir en cas d'anomalie. C'est un peu comme le repère de HAL 9000 qui était le garant du bon fonctionnement et de la sécurité de toute un système.

 

Je poursuis mon exploration. Je sors du télévigile et continue à avancer dans le long couloir. Deux portes en plastique très épais me barrent le passage. Je les pousse, elles m'opposent beaucoup de résistance. Un panneau au-dessus d'elles indique "bains douche maîtrise". C'est l'endroit où se lavaient les agents de maîtrise en revenant du "fond".

Les murs du couloir sont carrelés en blanc, il reste quelques bancs à intervalles réguliers.  Au centre du couloir, un élément en ferronerie joliment travaillé laisse deviner en son centre une forme ronde, absente : l'horloge qui réglait le rythme du travail à la mine, le travail par postes. L'horloge n'est plus là, comme si quelqu'un avait voulu la faire disparaître, pour se venger du rythme qu'elle imposait aux mineurs ou pour garder en souvenir l'objet emblématique de cette vie de travail.

 

Avec mes compagnons d'exploration nous progressons dans le silence. L'émotion est palpable. Le lieu impose le respect. Nous n'avons pas été des travailleurs de la mine, mais nous pensons comprendre ce que cela fut. Les vestiaires ne sont qu'une infime partie des lieux dans lesquels évoluaient les mineurs mais ils ont de tout temps imposé le respect aux visiteurs. Quoi de plus emblématique que les bains-douches, aussi appelés pour partie "salle des pendus" ? Mes compagnons photographient avec parcimonie, le numérique n'empêche pas de réfléchir et de sentir ce que l'on voit. Et quelle sensation pour un photographe passionné par le patrimoine industriel. Je suis heureuse, grâce à ce travail photographique, qu'il reste quelque chose de ce lieu, destiné à être détruit semble-t-il.

 

douches-Vouters.JPGLe toit est situé à plus de 15 mètres de hauteur, éclairé par des vitres qui courent sur toute la longueur des bains-douches. A 10 mètres au-dessus de moi, tout un réseau de petits rails entremêlés quadrille la zone : ils étaient utilisés pour pendre les vêtements des mineurs au bout de chaînes.

On appelle communément cette zone, la "salle des pendus". Elle est divisée en compartiments. Le couloir blanc est percé de portes qui ouvrent sur ces grands compartiments désormais vides. Ceux-ci étaient équipés de bancs, sur lesquels s'asseyaient les mineurs pour se changer avant où après leur journée de travail.  Au-dessus de ces espaces étaient suspendus les vêtements. Il leur suffisait de retirer le cadenas sur la chaîne à laquelle étaient suspendus leurs vêtements et de les descendre.

 

salle-des-pendus-et-chaines.JPGDans la salle des pendus, il ne reste que quelques chaînes accrochées aux rails. Parallèlement au couloir, de l'autre coté des compartiments, éclairées par des fenêtres, se trouvent les douches, un nombre impressionnant de douches qui laissent imaginer combien de personnes pouvaient travailler ici. Elles sont placées en enfilade et ce qui est touchant, c'est qu'elles sont intactes. Les pommeaux de douche et la tuyauterie sont encore en place.

 

Les murs de l'ensemble des locaux sont encore couverts de messages au personnel : listes du personnel, avis au personnel sur les modifications des lignes de transport, affiches syndicales, charte d'engagement du personnel...

 

Dans un compartiment, gisent au sol des urnes en plastique portant le logo de l'entreprise. Elles ont du servir à la dernière élection des délégués du personnel.

 

Je poursuis mon exploration. Une nouvelle porte en plastique me barre la route. Une affiche dit "La lampisterie sera définitivement fermée à partir du 1er juin 2007". La lampisterie est l'endroit où les mineurs venaient chercher leur lampe avant la "descente" au fond de la mine.

 


Suite de l'exploration dans un prochain article !

 


 

 


 


Publié dans Patrimoine et culture

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gregoire 01/05/2011 21:47


Félicitation pour ce blog. J'en profite pour vous informer:

Du 23 au 30 avril 2011, la section France d'Archivistes sans Frontières envoie deux de ses membres à Djibouti à l'occasion d'un colloque international portant sur le patrimoine de ce pays de la
Corne de l'Afrique, situé à l'ouest du golfe d'Aden. Y seront présentés l'organisation et les actions d'Archivistes sans Frontières ainsi que les résultats des missions menées entre 2006 et 2010 à
Addis-Abeba pour la sauvegarde des archives éthiopiennes de la ligne de chemin de fer djibouto-éthiopienne. Cette mission permettra de rencontrer les acteurs du patrimoine djiboutien et les
responsables du Chemin de fer à Djibouti ce qui sera pour notre Association l'occasion de mieux connaître la part qu'il reste à traiter de ce grand fonds d'archives, part intégrante du patrimoine
ferroviaire mythique de l'Est africain.

Le blog "Archivistes, Djibouti et Cie !" rend compte de cette mission: http://asfdjibouti.wordpress.com/


Merci beaucoup
Cordialement