Les tribus fantômes : le communautarisme culturel

Publié le par Cyber@rchiviste

Par Jean-Claude Guillebaud (extrait du Nouvel Observateur)

A méditer longuement...

"Confrontés à ces innombrables forums de discussion, chats ou portails en ligne, les internautes ont tendance à se diriger prioritairement vers les lieux virtuels où ils trouveront exprimées mes mêmes opinions que les leurs. En outre, les recherches les plus récentes menées sur le terrain de la psychologie sociale et cognitive montrent qu'inconsciemment, nous sommes toujours tentés d'interpréter les données nouvelles et les informations recueillies dans un sens qui conforte nos propres opinions. A l'inverse, face aux autres informations-celles qui devraient nous interpeler, ébranler nos certitudes et conduire à de vrais débats-, nous commettons systématiquement des erreurs d'interprétation. Tout se passe comme si quelque chose en nous travaillait à protéger la cohérence de nos points de vue.
Ainsi, les processus cognitifs les plus ordinaires, alliés à la puissance informatique du cyberspace aboutissent paradoxalement à bétonner les préjugés (au sens strict) en leur infinie variété. Algorithmes et moteurs de recherche aidant, la Toile peut devenir non point un espace culturel infini, naturellement ouvert aux discussions humaines, mais une juxtaposition de tribus virtuelles-c'est-à-dire fantômes-recroquevillées sur leurs préférences, leurs patois, leurs manies quasiment vérouillées sur elles-mêmes. Ici les libéraux militant, là-bas les férus d'astrologie, des maniaques de la postmodernité, des juifs pieux, des athées irascibles, des chrétiens fervents, des prosélytes de la postmodernité, etc. Chacun chez soi! Ce qui risque de se passer avec l'essor ultrarapide de la cyberculture, c'est donc une aggravation exponentielle du communautarisme culturel. Les chercheurs américains désignent ce type de processus en le baptisant "homophilie" (rien à voir avec le sexuel).
On comprend bien pourquoi cette propension au "même" risque de prévaloir et catastrophiquement. Rien n'est plus confortable psychiquement parlant que de dialoguer avec les siens. Rien n'est plus rassurant que d'échanger avec des inconnus dont on sait par avance qu'ils partagent, en gros, vos points de vue et souscrivent à vos croyances. Un clic de souris et vous voilà en famille, dans la chaleur apaisante d'une opinion partagée. A l'inverse, il est toujours cérébralement éprouvant de se confronter à une opinion exogène ou de contester activement le point de vue de l'autre. Cela implique un déplacement cognitif, postulant un effort volontaire, qui est lui-même source de tension psychique. On peut parier que l'internaute moyen ne se dirigera pas spontanément vers ce type d'inconfort cérébral. Il lui préférera la quiétude tribale.
Tout cela est à la fois vertigineux et effrayant. A long terme, ce qui menace de disparaître dans l'aventure, c'est tout simplement le monde commun, l'espace de la délibération entre les hommes, l'horizon d'universalité, le périmètre irremplaçable où l'autre, en m'interpellant et en me contestant jour après jour, me protège de mon propre dogmatisme et me déloge de ce refuge toujours tentateur la bêtise barricadée".
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Publié dans Patrimoine et culture

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