L'excès de conservation du patrimoine nuit-il à la santé ?
Souhaitant prendre un peu de recul sur le domaine de la conservation du patrimoine et de la culture (ça ne fait jamais de mal), je me suis plongée dans quelques essais : - Henri-Pierre JEUDY. La machinerie patrimoniale, Paris, Sens et Tonka éditeurs, 2001.
- Christopher LASCH. Culture de masse ou culture populaire ?, Paris, Climats, 2001.
- Alain BROSSAT. Le grand dégoût culturel, Paris, Seuil, 2008.
La machinerie patrimoniale pose de sacrées questions. Cependant, l'essai n'est pas des plus aisés à aborder.
L'introduction remet en cause notre confiance aveugle en la conservation du patrimoine à tout prix.
J'ai choisi d'en citer un bon passage parce que cela me semble vraiment bien pensé.
Pages 12-13, Henri-Pierre Jeudy nous explique que :
"(...) La logique de la conservation du patrimoine exclut l'accident de transmission. Telle une pièce manquante dans une collection, ce qui a été oublié peut être découvert à tout moment pour entrer aussitôt dans une procédure de conservation patrimoniale. Il ne s'agit donc plus de l'accident mais de l'éternel oublié.
Si la logique patrimoniale se mesurait à autre chose qu'à elle-même, il est certain qu'elle perdrait son pouvoir de transmettre parce qu'elle se heurterait à l'incongruité d'un présent qui n'a pas de futur. Or, ce qui demeure incroyable, c'est l'évidence elle-même de l'objet de la transmission. Un savoir-faire, un moulin ou une cabane de pêcheur ne doivent plus disparaître. Entre le geste, le bâti, le langage, il n'y a pas lieu de choisir, tout est à transmettre grâce à une opération préalable de conservation.
Au-delà de son objet, c'est donc le principe de la transmission lui-même qui est transmis comme un acte et un devoir collectifs que personne n'a le droit de contester. Ce formalisme de la transmission s'est accentué au point de rendre purement machinal l'acte de transmettre, en lui octroyant une valeur symbolique objectivable, gérable et indéfiniment reproductible. Il n'y a plus de secret.
La transparence de ce qui est transmissible annule la possibilité même d'imaginer ce qui pourrait bien être dérobé à la mémoire. (...)"
L'introduction remet en cause notre confiance aveugle en la conservation du patrimoine à tout prix.
J'ai choisi d'en citer un bon passage parce que cela me semble vraiment bien pensé.
Pages 12-13, Henri-Pierre Jeudy nous explique que :
"(...) La logique de la conservation du patrimoine exclut l'accident de transmission. Telle une pièce manquante dans une collection, ce qui a été oublié peut être découvert à tout moment pour entrer aussitôt dans une procédure de conservation patrimoniale. Il ne s'agit donc plus de l'accident mais de l'éternel oublié.
Si la logique patrimoniale se mesurait à autre chose qu'à elle-même, il est certain qu'elle perdrait son pouvoir de transmettre parce qu'elle se heurterait à l'incongruité d'un présent qui n'a pas de futur. Or, ce qui demeure incroyable, c'est l'évidence elle-même de l'objet de la transmission. Un savoir-faire, un moulin ou une cabane de pêcheur ne doivent plus disparaître. Entre le geste, le bâti, le langage, il n'y a pas lieu de choisir, tout est à transmettre grâce à une opération préalable de conservation.
Au-delà de son objet, c'est donc le principe de la transmission lui-même qui est transmis comme un acte et un devoir collectifs que personne n'a le droit de contester. Ce formalisme de la transmission s'est accentué au point de rendre purement machinal l'acte de transmettre, en lui octroyant une valeur symbolique objectivable, gérable et indéfiniment reproductible. Il n'y a plus de secret.
La transparence de ce qui est transmissible annule la possibilité même d'imaginer ce qui pourrait bien être dérobé à la mémoire. (...)"
L'auteur affirme que la logique de la conservation du patrimoine exclut l'accident de transmission...
Mais alors : il oublie que les archivistes et les bibliothécaires éliminent annuellement une partie de ce patrimoine lorsqu'il s'avère qu'il n'aura pas d'intérêt historique dans l'avenir ou qu'il est devenu obsolète.
Ainsi, à la différence des conservateurs de musées et des responsables des monuments historiques, nous estimons que tout n'est pas bon à être conservé.
Nous ne conservons pas à tout prix, nous tranchons dans le vif, en prenant en compte une infinité de facteurs (document sériel, redondant, incompréhensible à moyen terme?). Certes, l'accident existe : il se trouvera toujours LE lecteur qui justement voulait LE document éliminé, mais le rapport gain de place/intérêt personnel pour UNE personne/apport historique est tellement peu probant qu'il ne sert à rien de tout garder à tout prix pour éviter tout reproche.
La logique de conservation du patrimoine diffère aussi entre les différents domaines (musées, archives, bibliothèques) parce que l'objet considéré n'est pas le même. Les uns conservent de l'information qui peut être redondante ou inintéressante alors que les autres doivent choisir de conserver ou pas un élément architectural du paysage local (je pense à la "cabane de pêcheur" ...). Il faut dire aussi que la destruction de la cabane serait beaucoup plus visible et pénible pour les partisans de la conservation.
Le grand public sait-il qu'une partie du temps de l'archiviste est consacrée à la sélection des documents à jeter ? Non parce que cela n'est pas visible.
Le public serait-il choqué si l'on choisissait de détruire un chevalement de mine ou un château parce qu'ils ne sont pas représentatifs d'un patrimoine local ou qu'ils sont redondants par rapports à d'autres bâtiments situés sur le territoire français ... ?
Et là, j'ai envie de citer une deuxième fois l'ouvrage de Henri-Pierre Jeudy qui nous propose quelque chose de remarquable pour la sélection des bâtiments à conserver (en parlant du patrimoine industriel) (page 32) :
"Si la conservation patrimoniale des territoires industriels était gérée à l'échelle européenne, elle pourrait être mieux répartie. Il suffirait que les sites préservés servent d'exemple pour tous les pays de la communauté, ce qui limiterait le coût économique trop élevé de leur entretien. Accepter l'hypothèse d'une répartition à l'échelle européenne des lieux et des bâtiments pris comme témoins de la production industrielle du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle supposerait que cesse la compétition des revendications identitaires locales. Si les Anglais ont gardé depuis longtemps déjà les hauts fourneaux, les Français doivent-ils avoir les mêmes ? (...)".
Pourquoi garde-t-on par exemple en France des bâtiments identiques ayant eu le même usage ou le même type d'architecture ? A part pour plaire à l'opinion publique très friande des grandes opérations de sauvetage du patrimoine local ?
Voici un vaste sujet à approfondir. Vraiment, l'idée d'une politique européenne de conservation du patrimoine est excellente. Après tout, nous faisons tous partie de la même civilisation... occidentale !
Mais au fait, c'est quoi précisément le PATRIMOINE ??
Le patrimoine fait appel à l'idée d'un héritage légué par les générations qui nous ont précédées, et que nous devons transmettre intactes aux générations futures.
La conclusion c'est qu'il ne faut pas léguer les yeux fermés sans trier (réflexe d'archiviste !...).
Mais alors : il oublie que les archivistes et les bibliothécaires éliminent annuellement une partie de ce patrimoine lorsqu'il s'avère qu'il n'aura pas d'intérêt historique dans l'avenir ou qu'il est devenu obsolète.
Ainsi, à la différence des conservateurs de musées et des responsables des monuments historiques, nous estimons que tout n'est pas bon à être conservé.
Nous ne conservons pas à tout prix, nous tranchons dans le vif, en prenant en compte une infinité de facteurs (document sériel, redondant, incompréhensible à moyen terme?). Certes, l'accident existe : il se trouvera toujours LE lecteur qui justement voulait LE document éliminé, mais le rapport gain de place/intérêt personnel pour UNE personne/apport historique est tellement peu probant qu'il ne sert à rien de tout garder à tout prix pour éviter tout reproche.
La logique de conservation du patrimoine diffère aussi entre les différents domaines (musées, archives, bibliothèques) parce que l'objet considéré n'est pas le même. Les uns conservent de l'information qui peut être redondante ou inintéressante alors que les autres doivent choisir de conserver ou pas un élément architectural du paysage local (je pense à la "cabane de pêcheur" ...). Il faut dire aussi que la destruction de la cabane serait beaucoup plus visible et pénible pour les partisans de la conservation.
Le grand public sait-il qu'une partie du temps de l'archiviste est consacrée à la sélection des documents à jeter ? Non parce que cela n'est pas visible.
Le public serait-il choqué si l'on choisissait de détruire un chevalement de mine ou un château parce qu'ils ne sont pas représentatifs d'un patrimoine local ou qu'ils sont redondants par rapports à d'autres bâtiments situés sur le territoire français ... ?
Et là, j'ai envie de citer une deuxième fois l'ouvrage de Henri-Pierre Jeudy qui nous propose quelque chose de remarquable pour la sélection des bâtiments à conserver (en parlant du patrimoine industriel) (page 32) :
"Si la conservation patrimoniale des territoires industriels était gérée à l'échelle européenne, elle pourrait être mieux répartie. Il suffirait que les sites préservés servent d'exemple pour tous les pays de la communauté, ce qui limiterait le coût économique trop élevé de leur entretien. Accepter l'hypothèse d'une répartition à l'échelle européenne des lieux et des bâtiments pris comme témoins de la production industrielle du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle supposerait que cesse la compétition des revendications identitaires locales. Si les Anglais ont gardé depuis longtemps déjà les hauts fourneaux, les Français doivent-ils avoir les mêmes ? (...)".
Pourquoi garde-t-on par exemple en France des bâtiments identiques ayant eu le même usage ou le même type d'architecture ? A part pour plaire à l'opinion publique très friande des grandes opérations de sauvetage du patrimoine local ?
Voici un vaste sujet à approfondir. Vraiment, l'idée d'une politique européenne de conservation du patrimoine est excellente. Après tout, nous faisons tous partie de la même civilisation... occidentale !
Mais au fait, c'est quoi précisément le PATRIMOINE ??
Le patrimoine fait appel à l'idée d'un héritage légué par les générations qui nous ont précédées, et que nous devons transmettre intactes aux générations futures.
La conclusion c'est qu'il ne faut pas léguer les yeux fermés sans trier (réflexe d'archiviste !...).
« L'héritage ne se transmet pas, il se conquiert. »
André Malraux (1935)
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